Femmes esclaves libérées totalement ou sous
condition,
femmes qui ont vendu leurs esclaves,
épouses ou filles de hauts personnages,
prêtresses, femmes de lettres ou musiciennes,
elles ont laissé leur trace dans les inscriptions de Delphes.
1. "Corps féminins" affranchis par vente
à Apollon,
et femmes vendant ces "corps féminins".
Nous en avons rencontré plusieurs dans les pages sur les
affranchissements d'esclaves,
et je vous y renvoie :
Ce sont :
Nikoboula,
vendue avec ses vêtements et ses bijoux par
Eukratès de Lilaia,
mais qui a dû rester auprès de son ancien
maître jusqu'à la mort de ce dernier. Hilaron,
vendue très cher (15 mines d'argent, alors que le prix moyen
était de 3 ou 4 mines),
et avec moult témoins (14), par
Astoxénos. Sôsicha,
vendue par Anticharès. Antigona,
vendue par Aphrodisia,
sous condition de rester
auprès de son ancienne maîtresse
jusqu'à la mort de cette dernière,
mais qui finalement a été
libérée de cette contrainte par Aphrodisia. Sôstrata,
vendue par les deux soeurs Sôtèricha
et Ktèsis,
et Onasiphoron,
vendue par Sôphrona
qui ne savait pas lire.
Cette Onasiphoron a dû donner au fils de son ancienne
maîtresse
un bébé, de façon à ne pas
diminuer le "cheptel" servile de la famille.
Ces trois derniers témoignages nous montrent qu'à
Delphes, à la différence d'autres
cités,
une femme pouvait procéder à une vente sans
être "chapeautée" par son "kyrios",
qu'il soit son père, son mari ou tout autre.
2. épouses et filles de personnages de haut rang.
En voici quatre : Appia Regilla, Julia Chrysea, Memmia Loupa et
Nausicaa.
La première est aussi la plus
célèbre.
Parmi la rangée de bases en contrebas du portique ouest,
qui étirent leurs ombres parallèles en cette
belle matinée de février,
approchons-nous de celle qui est à droite sur la photo
ci-dessous :
FD III 3:71.
Cliquez sur l'image de droite
pour une meilleure lecture.
Il semble que le graveur ait hésité sur le
prénom de cette femme,
qui s'appelait Appia Annia. On lit des nu, corrigés
ensuite en pi.
traduction : (Cette
statue d') Appia Régilla,
épouse
de Claudius Hérode le bienfaiteur,
qui
a surpassé toutes les femmes du passé
par
ses origines, sa sagesse
et
toutes ses autres qualités,
c'est
en raison de sa vertu,
de
sa sagesse
et
de son amour pour son mari
que
le Conseil
et le peuple des Delphiens
(l'ont
consacrée)
à Apollon Pythien
Pour plus de détails sur cette femme
célèbre,
l'épouse d'Hérode Atticus,
je renvoie à deux pages que j'ai
réalisées dans ma première
"promenade
épigraphique à Olympie" : celle-ci,
et le dossier qui la
complète.
La deuxième de ces "nobles dames" est une certaine Julia
Chrysea,
dont la base se trouve sur l'esplanade du temple d'Apollon,
devant la terrasse d'Attale dont vous voyez les blocs rangés
à l'arrière-plan :
Bourguet, De Rebus Delphicis,
p.50. dernier quart du Ier s. apr. J.C.
Cliquez sur l'image pour lire l'inscription.
Observez les lettres lunaires
(epsilon et sigma),
ainsi que la forme également arrondie des
ôméga et des mu.
Le graveur n'a pas toujours bien calculé la largeur des
lettres,
ce qui l'a obligé à les serrer en fin de ligne,
comme ici,
ou un tout petit omicron se glisse entre l'iota et l'upsilon final,
alors que les mêmes lettres au début du mot sont
très larges :
Traduction : A la
Bonne Fortune,
(La
statue de) Julia Chryséa,
fille
de Julius Séleukos,
épouse
de Tib(érius) Claudius
Celsus,
Nikopolitain
et
épimélète Delphien,
en
raison de ses qualités
la
cité des Delphiens
(l'a
consacrée)
à Apollon Pythien.
La statue, comme presque toujours, a disparu,
mais les trous de scellement sur la face supérieure de la
base
permettent aux spécialistes de s'en faire une
idée :
Notre troisième "noble dame", Memmia Loupa,
se rencontre en plusieurs endroits du sanctuaire :
-----> Sur cette base, que
l'on découvre sur la droite quand on monte
l'escalier de la Dolonie :
Bourguet,
De Rebus Delphicis
Imperatorum Aetatis, p.13
Cliquez sur l'image de droite pour lire le
texte.
Remarquez la forme des lettres,
très différente de celles de l'inscription
précédente :
- l'alpha à barre médiane brisée,
- le mu et le sigma aux barres externes parallèles,
l'ôméga comme un mu retourné.
traduction : P(ublius)
Memmius Stasimos
(a
fait ériger la statue de)
Memmia
Loupa,
fille
du prêtre
P(ublius)
Memmius Sôtêros,
archéis,
sa
bienfaitrice.
Par
décret du Conseil.
Cette femme était d'une famille de notables bien connue
à Delphes.
Elle assuma la charge d' "archèis" (desservante du culte de
Dionysos).
----->
On la retrouve au théâtre, sur plusieurs
rangées de gradins à l'ouest,
où l'on lit son nom écrit au génitif :
En allant voir sur place, je me suis demandé pourquoi elle
avait choisi
de réserver pour elle-même et sa "suite" cette
travée.
La vue sur les Phédriades y est très belle,
et si les spectacles avaient lieu l'après-midi elle n'avait
pas le soleil dans les yeux.
Mais peut-être y a -t-il d'autres raisons...
----->
Enfin un décret très remarquable de la
cité de Delphes,
en l'honneur de son petit-fils, la mentionne
également :
FD
III 1:466[2] — vers 125-150 apr. J.C.
Traduction : Dieu.
Attendu que Memmius Nikandros, descendant de nombreux
prêtres,
fils
du prêtre Memmius Euthydamos et de Memmia
Euthydamillè,
petit-fils de Memmia
Loupa
l'Archéis,
après avoir été le fleuron
de notre cité
et
du concours des Pythia par son rôle de secrétaire,
de chef du xyste,
et
d'autres fonctions où il s'est distingué, est
décédé,
il
a plu à la cité de voter en sa faveur des
honneurs héroïques,
de
lui adresser des prières en tant que héros, au
prytanée,
et
d'ériger des statues le représentant dans les
cités les plus célèbres de
l'Achaïe
où
se déroulent les concours sacrés : Delphes, Pise,
Argos et Corinthe ;
et
que les magistrats de ces cités fassent inscrire ce
décret sur les bases (?).
L'expression en
bleu signifie qu'il est mort.
Selon B. Puech, c'est le seul exemple d'octroi par la cité
de Delphes d'honneurs héroïques.
Pour aller voir la quatrième de nos "nobles dames", celle
dont le nom,
Nausicaa, évoque irrésistiblement la princesse
phéacienne de l'Odyssée,
nous allons monter le bel escalier presque intact qui,
derrière le temple,
à gauche de la niche de Cratéros quand on regarde
vers la montagne,
devait mener au théâtre mais n'aboutit plus nulle
part.
Avec un peu d'escalade, nous arriverons en vue de cette petite
colonnette
dont le marbre blanc tranche sur les pierres grises environnantes :
Afin de faciliter la lecture, j'ai "aplati" la rondeur de la pierre :
CID
4:162 — fin du IIe s. apr. J.C.?
Pour lire, cliquez sur l'image.
Certes la gravure n'est pas très
élégante,
mais, si je peux me permettre ces expressions familières,
la dame possédait un titre assez ronflant et son
pedigree ne l'était pas moins !
Traduction : A
la Bonne Fortune,
Le
koïnon des Amphictions et le koïnon des
Achéens
honorent
en raison de ses qualités
Tib(eria)
Cl(audia) Polykrateia Nausicaa,
l'excellente
et grande-prêtresse du koïnon des Achéens,
fille
de Tib(érius) Cl(audius) Polykratès,
grand-prêtre
et Helladarque à vie du koïnon des
Achéens,
et
de Tib(éria) Cl(audia) Diogéneia,
grande-prêtresse
du koïnon des Achéens.
Dans ma traduction j'ai gardé le mot grec "koïnon",
mais on peut le traduire par "confédération",
tout en ayant présent à l'esprit que ce terme n'a
pas toujours recouvert
la même réalité politique au cours des
âges.
Nous sommes ici à l'époque où le
pouvoir romain,
qui avait auparavant détruit les
confédérations de cités et de peuples
grecs
qui s'opposaient à lui et constituaient dont une menace pour
son expansion,
a au contraire encouragé la reconstitution de ces
confédérations
qui simplifiaient la gestion de l'Empire.
Les grands-prêtres
de ces confédérations étaient
chargés du culte de l'Empereur,
et l'Helladarque
était responsable pour la province de Grèce des
fêtes en l'honneur du pouvoir impérial.
Enfin le qualificatif "kratistos",
et ici au féminin "kratistè",
signifie toujours à l'époque impériale
que la personne est de rang sénatorial,
soit par elle-même, soit par ses parents.
3. prêtresses.
Il nous suffira de revenir
- àNausicaa,
grande-prêtresse du koïnon des Achéens,
- à Memmia Loupa,
archéis, c'est-à-dire prêtresse de
Dionysos à Delphes,
- et à Regilla,
qui à Olympie a eu l'insigne honneur d'être
désignée comme prêtresse de
Dèmèter.
4. une femme de lettres.
En levant les yeux sur la colonne du monument de Prusias,
on peut lire une foule d'inscriptions.
Parmi elles, se trouve un décret honorant une
femme, Auphria.
FD
III 4:79 — début du IIe s. apr.
J.C.
La pierre est cassée, et il semble que la fin du
même décret se trouve
sur un fragment du bloc inférieur.
Mais nous nous intéresserons seulement au fragment principal.
Traduction : Dieu. A
la Bonne Fortune.
Il
a plu à la cité des Delphiens
qu'Auphria
[---] soit Delphienne,
attendu
que, étant venue vers le dieu,
elle
a fait montre de tous les aspects de sa culture,
par
l'exposé de discours nombreux,
beaux
et des plus agréables,
lors
du rassemblement des Grecs
à
l'occasion des Pythia, ...
A la ligne 3, le mot "Delphiôn"
est étrange avec son iota...
On ne sait rien de plus de cette femme : ni d'où elle
venait,
ni si elle était, comme il semble, une exception dans le
milieu masculin des orateurs de l'époque...
5. une musicienne.
Une fois n'est pas coutume, je vous présente pour
finir
une inscription que je n'ai pas photographiée ni
même vue de mes yeux,
mais qui est assez remarquable, et très connue (FD III 3, 249).
Une femme musicienne, Polygnôta, est venue à
Delphes à
l'occasion du concours des
Pythia
(le texte ne dit pas expressément qu'elle comptait y participer,
peut-être voulait-elle profiter de l'affluence pour faire apprécier ses talents ?).
Mais la guerre mithridatique ayant empêché que se
tienne le concours,
elle a néanmoins donné plusieurs
récitals, pour le plus grand plaisir des Delphiens.
Traduction : Dieu
; à la Bonne Fortune.
Sous
l'archontat d'Habromachos, au mois de Boukatios, étant
bouleutes pour le
premier
semestre Stratagos, Cléon, Antiphilos et Damon,
il
a plu à la cité des Delphiens :
attendu
que Polygnôta, fille de Sôkratès, de
Thèbes, harpiste,
qui
était venue à Delphes au moment où
devait se dérouler le concours des Pythia,
lequel
ne put avoir lieu à cause de la guerre qui
sévissait,
offrit
la fine fleur de son art le jour-même par une
journée de récital ;
et
que, à la demande des archontes et des citoyens,
elle donna des concerts pendant trois jours
et
eut un immense succès, digne du dieu, du peuple des
Thébains et de notre cité,
et
que nous lui avons offert une couronne [[et un prix de 500 drachmes]] ;
A
la Bonne Fortune, qu'on accorde l'éloge à
Polygnôta, fille de Sôkratès,
Thébaine,
pour
sa piété et sa dévotion envers le dieu
et
pour l'excellence qu'elle a atteinte dans son métier et dans son art ;
qu'il
lui soit accordé, à elle ainsi qu'à
ses descendants, de la part de notre cité,
la
proxénie, la priorité pour consulter l'oracle, la
priorité en justice,
la
garantie contre toute saisie de ses biens, l'exemption de taxes,
un
siège d'honneur lors des concours organisés par
la cité, le droit d'acquérir terre et maison,
ainsi
que tous
les autres privilèges réservés aux
autres
proxènes et bienfaiteurs de notre cité ;
que
par ailleurs on l'invite au prytanée pour le repas commun,
et
qu'on lui offre une victime à sacrifier à
Apollon.
Ce n'est pas si souvent que l'on trouve mention d'une femme
qui comme Polygnôta était virtuose d'un instrument
de musique
et appréciée comme telle, et honorée
par toute une cité.
Les images sur les vases grecs antiques ont
bien plutôt popularisé l'idée
que les femmes musiciennes "servaient" à
l'agrément des soirées entre hommes,
les fameux "symposia".
Mais il semble que pour s'imposer à son public
Polygnôta a tout de même eu besoin
d'être chaperonnée par un de ses proches,
que la cité de Delphes a également
honoré par un décret (FD III 3, 250).