Dans cette page, je vous
propose de mener l'enquête par vous-même,
aidé(e) des outils et des indices que vous
découvrirez ou que je vous fournirai au fur et à
mesure.
[Pour ne pas trop compliquer la lecture sur vos
ordinateurs qui peuvent être d'âges
variés,
j'ai parfois utilisé dans cette page des lettres
latines au lieu des grecques (D pour delta, S pour sigma, etc)].
Nous nous rendons en Grèce, dans le
Péloponnèse,
non pas sur un site archéologique antique,
mais dans les vestiges de ce qui fut la dernière ville
florissante
de la civilisation byzantine, au XIVe et au XVe siècle :
Mistra (ou Mystra, ou Mystras).
Sauriez-vous la situer sur cette carte ?
Si vous ignorez où se trouve cette ville byzantine
fantôme,
renseignez-vous, par exemple grâce à :
http://en.wikipedia.org/wiki/Mystras
Vous voici donc virtuellement sur les lieux.
Maintenant, cherchez sur le plan ci-dessous la petite église
d'
Agios Nikolaos
(sachant que le mot grec Agios signifie "saint")
(d'après le Guide Bleu)
Vous l'avez trouvée, entre la porte de Monemvassia et le
Petit Palais.
Entrez dans l'église,
et examinez bien les piliers sur votre droite.
En levant les yeux, vous allez découvrir ceci :
La forme des lettres nous indique qu'il s'agit d'une inscription
antique,
réutilisée ici pour construire
l'église.
Certes la région est montagneuse et ne manque pas de
pierres,
puisque nous sommes sur le flanc du Taygète,
fière montagne de 2404m d'altitude.
Mais la cité antique de Sparte n'était
qu'à 8 km,
et il était tellement plus facile de réutiliser
des blocs déjà taillés !
Pour vous éviter le torticolis je retourne maintenant la
photo :
L'enquête
véritable commence.

La première ligne étant
difficile à lire,
occupons-nous d'abord de la deuxième et de la
troisième.
- A
la deuxième ligne, deux mots se
lisent parfaitement :

Les deux terminaisons -OIS
indiquent un datif pluriel, et l'on peut traduire cette expression :
"aux
dieux de ses pères", ou bien "aux
dieux ancestraux".
Le mot précédent,
, n'est
pas lisible en entier, mais sa terminaison en -OY
nous indique qu'il doit s'agir d'un génitif singulier
masculin, qui peut être :
soit "(fils) d'untel",
soit le sujet, postposé, d'un génitif absolu : "untel
exerçant la fonction de ..",
soit encore un nom commun (masculin ou neutre) complément
d'un autre nom
(mais les noms communs se terminant au génitif
par -YMOY sont
rarissimes dans toutes les inscriptions grecques).
Prenons l'hypothèse d'un nom de personne,
à
titre d'exemple des renseignements que les outils informatiques peuvent
nous fournir,
même si cette
hypothèse n'est pas absolument sûre.
Comment restituer le nom complet,
dont nous ne lisons que les 4 dernières lettres : -YMOY ?
Pour ce faire, nous allons utiliser un outil disponible sur le web,
à savoir le LGPN
(Lexicon of Greek Personal Names),
qui recense tous les noms de personnes qui ont
été trouvés
dans les oeuvres littéraires , les inscriptions et les
monnaies grecques antiques,
dans l'ordre alphabétique habituel, mais aussi
dans l'ordre alphabétique en commençant par la
dernière lettre du mot,
et c'est cette dernière liste (reverse index) qui
va nous être utile.
Nous nous rendons sur le site web du LGPN, volume IIIa,
consacré entre autres au Péloponnèse,
et nous ouvrons la page suivante :
http://www.lgpn.ox.ac.uk/online/index.html
puis nous cliquons dans la colonne de droite sur "downloads",
et ensuite sur Reverse
index to LGPN IIIA".
Ouvrons le fichier pdf
et commençons à chercher les noms se terminant au
nominatif par -YMOS.
Nous obtenons la liste des 21 noms suivants :

Difficile de choisir, d'autant plus que nous ne savons pas
où commençait à gauche l'inscription.
L'énigme gardera donc une part de son mystère,
sauf si le service archéologique se soucie de
désenchâsser la pierre du mortier qui la couvre en
partie.

- A la
troisième ligne, les mots suivants
semblent parfaitement lisibles :
et 
et l'on voudrait les traduire par : "Euryklès
(fils) de --- Gaios".
Mais un bon connaisseur de l'épigraphie
lacédémonienne m'a fourni un renseignement
précieux :
C'est que le petit alpha sous le gamma indique qu'il s'agit d'une
abréviation pour Gaios (= latin Caius).
Et les trois lettres suivantes, IOY, sont donc aussi
l'abréviation pour Ioulios (= latin Julius).
On a ainsi un nom presque complet : Gaios Ioulios Euryklès,
ou : Caius Julius Euryklès...
Ce nom nous donne un
indice chronologique pour la compréhension de
l'inscription :
Euryklès vit à
l'époque romaine,
puisqu'il porte un
prénom et un gentilice (nom de famille) romain,
qui doit d'ailleurs vous rappeler celui de Caius Julius
César,
on verra pourquoi.
Mais, me
direz-vous,
si vous avez quelque peu l'habitude de lire des inscriptions grecques
d'époque romaine,
dans ce nom mi-romain mi-grec, il manque un
élément : le nom du père, au
génitif.
En fait, il y est bien, mais caché sous un petit signe :
Le guillemet simple, que l'on voit à la suite de IOY,
indique, à Sparte en particulier,
que le personnage porte le même nom que son père.
On traduira donc maintenant le nom complet :"Gaios
Ioulios, fils de Gaios, Euryklès",
ou à la romaine : "Caius
Julius, fils de Caius, Euryklès".
A
ce stade de notre observation, que pouvons-nous dire concernant
la
forme des lettres ?
- la
gravure est très soignée, les lettres
très régulières.
- les
lettres comportent des "apices".
- les
barres
hautes et basses du sigma sont parfaitement horizontales.
- la
boucle du rho est assez petite, et elle n'est pas fermée.
- les
omicron sont aussi gros que les autres lettres.
- Les
barres horizontales des lettres (epsilon, êta, gamma, sigma,
pi, tau) sont très longues.
- Les
deux barres obliques du kappa
sont courtes et n'arrivent pas au niveau supérieur et
inférieur des barres verticales des lettres.
- La
barre
horizontale au centre du thêta occupe tout le
diamètre du cercle.
Tous ces indices pourraient être utilisés, mais
avec beaucoup de prudence,
pour aider à la datation de l'inscription.
|
Revenons maintenant au premier
mot de
la ligne 3.
Comme pour celui de la ligne 2, nous ne voyons pas son
début,
et nous avons ici encore une terminaison de génitif
singulier en -OY.
Nous allons donc retourner sur le LGPN, au même "reverse
index" que tout à l'heure,
et chercher les noms terminés par -DEITIOS.
Je vous laisse chercher...
et pendant ce temps je vous montre quelques vues de Mistra
(photos Jacques Gauthier octobre 2006) :


Vous n'avez rien trouvé ? Moi non plus.
Comme l'inscription est d'époque romaine et qu'à
cette époque,
par suite de l'évolution de la prononciation,
il y avait souvent des confusions entre EI et I,
retournez voir si vous trouvez un nom terminé par -DITIOS.


Toujours rien ? Voilà qui est fâcheux !
Réfléchissons :
. Première
hypothèse : il s'agit
vraiment d'un nom de personne,
or le LGPN rassemble tous les noms de personnes qui ont
été trouvés,
mais si une inscription n'a pas encore été
éditée dans quelque livre ou article
spécialisé,
les noms de personnes qui s'y trouvent ne sont pas recensés.
Pour savoir si notre inscription entre dans ce cas de figure,
nous allons utiliser un autre outil sur le web :
la grande base de
données épigraphique dont je vous ai
parlé dans ma page de conseils,
et qui se trouve à l'adresse suivante :
http://epigraphy.packhum.org/inscriptions/main
Si tout va bien (avec Firefox, Safari ou une mouture récente
d'Internet Explorer),
quand vous entrez sur ce site, vous devez avoir en bas à
gauche un outil de
recherche.
Vous tapez un mot que vous avez réussi à lire
dans votre inscription,
et si cette inscription est connue et éditée,
vous allez la voir apparaître aussitôt parmi toutes
les autres qui contiendraient le même mot.
Il vous suffit alors de cliquer sur le titre de l'inscription pour la
voir en entier.
Faites l'essai avec 
Que trouvez-vous ? 26 occurrences de l'expression, mais une seule dans
le Péloponnèse, à Corinthe.

Il semble donc que notre inscription soit encore inédite.
.
Deuxième hypothèse : il
ne s'agit pas d'un nom de personne.
Inutile alors de solliciter le LGPN.
Mais la base
épigraphique, elle, va nous servir,
car nous pouvons saisir avec l'outil
de recherche un morceau de mot.
Tapons donc
. Que trouvons-nous ?
Deux occurrences seulement, et pour la même expression :
.
Le
mot "presbus", que l'on retrouve dans les deux mots français
"presbyte" et presbytère",
désigne l'ancien,
et celui à qui l'âge donne la
préséance, donc le président.
Quant au mot
, ou
,
il désignait à Sparte
"le repas
commun pris entre hommes",
institution dont le nom est transcrit en français : "les phidities".
Voilà qui conviendrait bien à une inscription
provenant très certainement des ruines de Sparte.
Donc si nous comprenons bien la troisième ligne,
le personnage appelé Gaios Ioulios, fils de Gaios,
Euryklès
était ou
avait été
président des phidities à Sparte.

reprenons maintenant l'ensemble de l'inscription pour essayer d'en lire
la
première ligne :

De la première lettre visible à gauche, nous
n'apercevons qu'une barre horizontale basse.
Quelle lettre grecque possède cette barre ? L'epsilon, ou le sigma.
Ensuite on distingue assez bien un
alpha, puis un upsilon, puis peut-être un rho ? ou un tau ?.
Ensuite un
epsilon,
puis deux barres verticales qui peuvent appartenir
soit à la même lettre ( êta ? mu ? pi ? ),
soit à deux lettres (iota
? phi ? gamma ? rho ? tau ? upsilon ?).
Puis un alpha, un nu, un
gamma (?), un epsilon, un lambda, un iota ou un tau, un omicron,
et la lettre suivante (la dernière de la ligne ?) est
cachée.
Tentons quelques lectures possibles de cette première ligne
:
La succession de lettres AYP
m'avait d'abord fait penser à un nom romain,
très fréquent chez les Grecs après
l'édit de Caracalla
qui avait donné le droit de cité
à tous les hommes libres de l'Empire romain :
Aurelius, toujours abrégé en AYR. Mais je ne
voyais pas quel nom suivait.
J'ai pensé ensuite, pour les lettres du milieu de la ligne,
à un mot de la famille d'
, avec le préfixe
,
et j'ai cherché avec le moteur de recherche de la base
épigraphique
le morceau de mot
ou
.
Et là, oh miracle :
dans les inscriptions de la région de Sparte,
5 inscriptions comportent cette succession de lettres, et toujours dans
le même mot :
,
qui signifie : "qui se
propose lui-même", "qui assume volontairement",
associé à une charge onéreuse comme
l'organisation de fêtes.
Nous allons tester si ce mot correspond bien à ce qu'on peut
lire sur la pierre :

voilà qui est fait, j'ai complété les
lettres en
pointillés rouges.
Reste
la première lettre en partie visible :
nous avions dit que ce pouvait être un epsilon ou un sigma.
Je pencherais pour un epsilon,
car sur les 5 inscriptions laconiennes mentionnées
ci-dessus,
4 portent l'expression au génitif :

signifiant : "s'étant
porté volontaire pour assumer la charge de
diabétès".
Cette fonction de "diabétès"
était une charge officielle propre à Sparte.

Nous
voici au terme de notre enquête,
et si
l'énigme n'est pas complètement
résolue,
nous avons quand
même bien soulevé le voile.
Je
donnerai donc la
transcription suivante, en majuscules d'abord :

puis en minuscules :

Quant à la traduction, elle ne peut être que
très partielle,
puisqu'il manque beaucoup de mots, à gauche et en haut,
et peut-être aussi à droite.
... s'étant
porté
volontaire pour assumer la charge de ...
... aux dieux
de ses pères
... Caius Julius, fils de Caius,
Euryklès, président des phidities.
Or cet
Euryklès n'était pas d'une famille inconnue, loin
s'en faut.
Le premier à se faire largement connaître avait participé,
dans le camp d'Octave (le futur Auguste), à la fameuse bataille d'Actium.
Les plus curieux continueront leur enquête ici.
