initiation à l'épigraphie grecque par Claire Tuan, Beroia-1.

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Beroia-Veria

entree du musee

Voici 15 inscriptions que j'ai photographiées dans le jardin du musée archéologique de Beroia-Veria.
Vous voyez ci-dessous l'alignement des blocs inscrits, le long de la rue :

jardin du musee
Google earth
Ces inscriptions sont toutes d'époque romaine (de la toute fin du Ier s. au IIIe s. apr. J-C.),
et leur gravure est très soignée et particulièrement intéressante.

Si j'ai donné le nom de la ville sous deux formes, c'est que le nom de la cité antique se prononçait "Béroïa",
prononciation que perpétuent les épigraphistes, mais qui s'est transformée depuis l'Antiquité,
puisque, le /b/ ayant évolué vers le /v/, et /oi/ vers un simple /i/, ce même nom se prononce maintenant "Véria".
Retrouvez la ville sur la carte ci-dessous :

situation de Veria
Google Earth

Elle est située en balcon sur les contreforts du massif montagneux du Vermion, et domine une riche plaine,
qui était le berceau de la dynastie macédonienne, et où l'on a retrouvé de très luxueux tombeaux de rois macédoniens,
un peu à l'Est de Beroia, au lieu appelé aujourd'hui Vergina.
Les capitales du royaume macédonien furent d'abord Aigéai (l'actuelle Vergina),
puis Pella, que vous voyez tout en haut de la carte.


La cité de Beroia a connu une grande prospérité aux premiers siècles de notre ère,
alors que toute la Macédoine était sous domination romaine.
Beroia était alors le siège du koinon des Macédoniens,
et à ce titre s'y réunissaient les synèdres de toute la province,
et s'y célébrait le culte des empereurs romains.
Nous allons voir que nos 15 inscriptions qui datent de cette époque
témoignent par la qualité de leur gravure d'une aisance certaine de leurs commanditaires
et du haut niveau professionnel des graveurs.

Pour vous présenter ces inscriptions, j'ai utilisé le corpus des inscriptions de Beroia :
Επιγραφές Κάτω Μακεδονίας : μεταξύ του Βερμίου όρους και του Αξιού ποταμού : τεύχος Α΄ Επιγραφές Βέροιας
et j'ai suivi la numérotation des inscriptions de ce corpus.
J'ai aussi utilisé le livre d'Argyro B. Tataki, Ancient Beroea, Prosopography and Society (Meletèmata 8), 1988.


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Voici ma première inscription, le n°36 du corpus :

Beroia 36

C'est la seule qui soit un peu difficile à lire car l'éclairage n'était pas parfait, mais vous devriez y arriver.
Vous remarquerez que les lettres n'ont pas toutes la même taille. Certains omicron sont très gros, d'autres tout petits,
et une lettre se cache même dans l'un des omicron. Vous l'avez vue ?
C'est à la 3e ligne : la fin du mot est un petit N à l'intérieur du O :

N inclus

Et puis observez ce mot :

thygatros

Voyez-vous l'alpha après le gamma ? et le rho suivi d'un petit omicron entre le tau et le sigma ?

Remarquez aussi aux lignes 5 et 9 deux petits signes d'interponction, ayant l'aspect d'un tilde : ~

Voici maintenant la transcription et la traduction :
Εἴσιδι Λοχίᾳ
καὶ τῇ πόλει τὸν
βωμὸν ἀνέθηκαν
Λ(ούκιος)  Βρούττιος Ἀγαθό-
φορος  καὶ ἡ γυνὴ
αὐτοῦ Ἐλευθέριον
ὑπὲρ τῆς θυγατρὸς
Μειλησίας εὐξάμε-
νοι  ἐπὶ ∙ἱ∙ερέως διὰ
βίου Λ(ουκίου)  Βρουττίου
Ποπλικιανοῦ.

A Isis Lochia
et à la cité
Loukios Brouttios
Agathophoros
et son épouse
Eleutherion
ont consacré cet autel
pour leur fille Meilèsia,
 suite à un voeu,
sous le prêtre à vie
Loukios Brouttios
Poplikianos.


Cette Isis, déesse d'origine égyptienne, porte l'épiclèse Lochia (= qui concerne l'accouchement),
elle est tout comme Artémis et Eileithyia une déesse protectrice des accouchements.
On comprend donc que le voeu fait par les parents était que l'accouchement de leur fille se passe bien.
Le sistre, en bas de la stèle, est le symbole attaché à la déesse Isis.

sistre

La dernière ligne semble avoir été rajoutée par une autre personne que le graveur. Pourquoi ?
Fallait-il préciser que ce prêtre n'était pas le même personnage que le père de la jeune Meilèsia ?
Ils étaient en tout cas de la même maisonnée. Les éditeurs du corpus pensent que le prêtre,
connu par une autre inscription de Beroia (EKM I, n°20) comme prêtre à vie d'Aphrodite,
pouvait être le maître de cet Agathophoros, qu'il aurait affranchi en lui donnant son nom.



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n°73 :

Beroia 73

inscription de belle gravure, facile à lire !
On retrouve comme dans l'inscription précédente des omicron gros et petits,
ainsi que des N inclus soit dans un omicron, soit dans un ôméga :
N inclus

Observez aussi les alpha et les lambda avec leur "aigrette",
et les beaux ôméga :
omega

Et puis le graveur s'est permis de nombreuses ligatures :
NB à la ligne 2 : NB
NK à la ligne 3 : NK
TE à la ligne 5 : TE
HN à la ligne 9 : HN
KE à la ligne 10 : KE

Transcription et traduction :
οἱ σύνεδροι
∙Μ(ᾶρκον)∙Αἴλιον Βει-
λιανὸν Κλαυ-
διανὸν Θε-
ότειμον τὸν
ἀρχιερέα τῶν
Σεβαστῶν
καὶ ἀγωνοθέ-
την τοῦ κοι-
νοῦ Μακεδό-
❦νων. ❦

Les synèdres
(honorent)
Markos Ailios
Beilianos
Klaudianos
Théoteimos

le grand prêtre
des Augustes
et l'agonothète
du koinon
des Macédoniens.


Le personnage honoré est bien un Grec (son dernier nom est Théotimos),
mais il est aussi citoyen romain, comme l'indiquent les 4 premiers mots de son nom,
que l'on peut aussi écrire "à la romaine" : Marcus Aelius Vilianus Claudianus.
Il occupe la fonction la plus élevée : grand prêtre des Augustes (en grec : les Sébastoi),
il est donc chargé, pour le koinon des Macédoniens, du culte des empereurs,
et à ce titre il est l'organisateur (l'agonothète) des fêtes en leur honneur.
Rappelons qu'au début de leur domination sur les régions grecques,
les Romains ont dissous les confédérations appelées "koinon",
qui risquaient de porter ombrage à leur pouvoir,
mais qu'ensuite ils ont au contraire favorisé leur renaissance,
car cela facilitait l'administration.
Chaque cité d'un koinon envoyait un ou plusieurs représentants (les synèdres)
au conseil central (le synédrion) de la confédération.



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n°76

Beroia 76

Beroia 76

Encore une inscription superbement gravée, en lettres très sobres.
Remarquez les "apostrophes" élégantes du nom du personnage :
apostrophes

ainsi que les variantes pour la lettre epsilon (rectangulaire et lunaire)
et pour la lettre omicron (ronde et en losange).
Le graveur semble avoir opté pour l'epsilon rectangulaire et l'omicron en losange
pour gagner de la place aux lignes 5, 6 et 8.
Aucune ligature, et les lettres sont toutes de même hauteur.

Transcription et traduction :
ἀγαθῆι  τύχηι.
τὸ κοινὸν
Μακεδόνων
Μᾶρκ(ον) Αὐρήλ(ιον)
Κασσιανὸν τὸν
μακεδονιάρχην
καὶ ἀγωνοθέ-
την τοῦ κοινοῦ
τῶν Μακεδό-
νων.

à la Bonne Fortune,
le koinon
des Macédoniens
(honore)
Markos Aurelios
Kassianos
,
le macédoniarque
et agonothète
du koinon des
Macédoniens.

Le personnage honoré est sans doute un Grec,
mais étant citoyen romain il a adopté le nom romain complet : Marcus Aurelius Cassianus.
Son titre : macédoniarque, signifie qu'il est le magistrat suprême du koinon des Macédoniens.
Et comme le personnage de l'inscription précédente, il est l'organisateur des fêtes du koinon.
Il n'est pas dit qu'il est grand prêtre des Augustes, mais c'est bien possible.



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n°78

Beroia 78

Beroia 78

Voici une gravure bien différente !
On remarque en particulier tous les omicron en losanges très allongés,
les epsilon dont la haste de gauche est brisée : epsilon

les alpha, lambda et delta dont la haste de droite dépasse en haut,

les ksi : ksi

et certaines lettres incluses, comme pour le nom de Lysimachè :
Lysimache

Transcription et traduction :
κατὰ τὸ δόξαν
τοῖς κρατίστοις
συνέδροις Π(όπλιον)
Μέμ(μιον) Κυϊντι-
ανὸν Καπίτω-
να ἐν προβολαῖς
μακεδονιαρ-
χικαῖς γενόμε-
νον Ἰου<λ>(ία) Λυσιμάχη
τὸν ἄνδρα
κ<α>ὶ Κυϊντιανοὶ
Ἀλεξάνδρα
καὶ Καπίτων
τὸν πατέ[ρα].

Selon ce qui a plu
aux très puissants
synèdres,
Ioulia Lysimachè
(a fait élever ce monument en l'honneur de)
son époux,
et Alexandra et
Kapitôn Quintianoi
(en l'honneur de) leur père :
Poplios Memmios
Quintianos Kapitôn
,
qui avait été proposé
aux fonctions de macédoniarque.


Aux lignes 9 et 11, le graveur s'est trompé en gravant un alpha au lieu d'un lambda, et inversement.

Le personnage honoré, qui porte un nom romain :
Publius Memmius Quintianus Capito, est honoré par les synèdres du koinon,
mais la charge de lui élever le monument
est revenue à son épouse et à ses deux enfants.
Il n'a pas été macédoniarque, mais a fait partie de ceux qui avaient été proposés à cette charge
par le macédoniarque auquel il aurait pu succéder, c'est le sens de l'expression :

ἐν προβολαῖς μακεδονιαρχικαῖς γενόμενον




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n°80

Beroia 80

Beroia 80

Le plus remarquable dans cette écriture, ce sont, outre le ksi : ksi,

les lettres incluses dans des omicron : souvent des N, mais aussi IΣ (ligne 3) : IS inclus

ou simplement I dans un petit omicron : kratistois, et dans ce dernier mot,
 remarquez les deux formes différentes du sigma.

Enfin le mot INSTEION offre à la fois un N inclus, deux ligatures et un sigma rectangulaire :
Insteion

Transcription et traduction :
κατὰ τὸ δόξαν
τοῖς κρατίστοις
συνέδροις Μᾶρ-
κον Ἰνστέιον
Τορκουᾶτον
Γράνιος Λον-
γεῖνος τὸν
 φίλον.

Selon ce qui a plu
aux très puissants
synèdres,
Granios Longeinos
(a élevé ce monument en l'honneur de)
Markos Insteios
Torkouatos
,
son ami.

La formule est la même que dans l'inscription précédente,
et suggère donc la même époque,
mais comme l'écriture est différente !
Cela montre que chaque graveur pouvait avoir un style bien à lui,
et qu'il est hasardeux de se fier à la forme des lettres pour dater une inscription.

La charge d'élever le monument a été dévolue,
non pas, selon l'habitude locale, à un membre de sa famille,
mais à un ami de ce Marcus Insteius Torquatus,
dont on ne sait d'ailleurs pas pourquoi il a été honoré.
Un Marcus Insteius avait participé à la bataille d'Actium aux côtés d'Antoine (Plutarque, Vie d'Antoine 65, 1),
mais le personnage de notre inscription vit au moins 140 ans plus tard !
On connaît par les inscriptions de Macédoine d'autres Markos Insteios, avec des cognomina différents.



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