initiation à l'épigraphie grecque par Claire Tuan, Azoros, lettre royale.

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lettre royale trouvée à Azôros

Une inscription présentée dans le très beau musée diachronique de Larissa

musee-diachronique-Larissa.jpg

concerne une affaire qui à première vue est très personnelle.
Mais allons d'abord voir d'où elle provient.
Elle a été trouvée sur le site archéologique d'Azôros,
à environ 60 km au nord-ouest de Larissa (au bout de ma flèche bleue).
 
situ Azoros
Google Maps

Le site occupe au sud du village moderne cette colline en forme de morceau de puzzle,
cernée au nord et à l'ouest par des a-pics qui dominent la rivière Titarisios (Titarèse pour les historiens français) :

  Azoros
Google Maps

Approchons-nous un peu :
les images de Google Maps permettent d'apercevoir plusieurs édifices antiques,
au bas de la colline comme sur sa hauteur.
J'ai indiqué sur l'image ci-dessous par des flèches plusieurs vestiges antiques :

vestiges Azoros

En blanc, des vestiges de rempart. En jaune, l'endroit où a été trouvée l'inscription, près du temple d'Apollon.
Et en bleu, un édifice allongé que sur cette image de Google Maps j'avais d'abord pris pour un stade,
mais en y montant je me suis rendu compte qu'il était beaucoup plus petit,
et que ce devait être ce qui restait d'une ancienne église :

édifice allongé G-Maps  édifice allongé à abside

Ce site, repéré depuis le XIXe s., a été fouillé dans les années 1980, puis au début des années 2000,

panneau Azoros

En août 2019, la nature a repris ses droits, avec de bien rares visiteurs :

tortue

et certains vestiges dépassent à peine des herbes folles et des arbustes.

Voici quelques restes du rempart sud-ouest :

rempart 1  rempart 2

et dans la zone basse, à l'est, on distingue :

temple d'Apollon, église paleochrétienne, et en bas, mur polygonal
Google Maps

- en haut de l'image, une église paléochrétienne, le temple d'Apollon,
et en dessous un long mur polygonal très remarquable dont voici un détail :

détail du mur polygonal

- près du temple d'Apollon, ces deux blocs architecturaux :

2 blocs du temple

et cette base de stèle :

base de stèle

Plus au sud, une autre zone a été fouillée (flèche noire ci-dessous),
mais elle est clôturée et inaccessible, et les hautes herbes cachent bien les vestiges :

situation site sud   site sud Google   site sud-cloture  
                                                                     Google Maps

Les fouilles ont permis de publier en 2010 la stèle que je vais maintenant vous présenter.
La voici :

stèle au musée de Larissa

Celui qui a commandé la gravure du texte n'a pas lésiné sur les dimensions de la pierre,
puisque le texte n'en occupe que la moitié supérieure.

Voici de plus près l'inscription :

l'inscription

Bien que cassée en deux, cette stèle porte une inscription très facile à lire.
Seule la première ligne ne l'est pas à cause de l'ombre des crochets d'accrochage au musée,
mais nous utiliserons l'édition du texte, par A. Tziafalias et Br. Helly,
« Inscriptions de la Tripolis de Perrhébie. Lettres royales de Démétrios II et Antigone Dôson »,
Studi ellenistici, 24 (2010), p. 94-104, légèrement modifiée dans le SEG  LX, au n° 585,
et le Bulletin épigraphique de la Revue des Etudes Grecques de 2011, aux pages 429-431.


  indexQue remarquons-nous tout de suite ?

---> qu'il y a eu 2 rasurae (c'est-à-dire 2 zones où le graveur a recreusé la pierre
pour effacer des mots et les remplacer par d'autres),
d'abord à la première ligne, puis à la 24ème ligne, celle-ci :

2ème rasura

Trois raisons possibles lorsqu'on constate une rasura :
  1) le graveur s'était trompé et a corrigé son erreur ;
  2) on a demandé au graveur de remplacer le nom d'une personne par un autre nom ;
  3) ce qu'on appelle la "damnatio memoriae" : le fait de supprimer partout où il était inscrit
le nom, en général d'un empereur romain, dont on veut effacer jusqu'au souvenir,
ainsi que le fait de détruire les statues le représentant
(Voir cette page de mon site, à propos de Néron).
Mais dans ce dernier cas, le nom effacé n'est remplacé par rien.
Pour conclure que c'est la raison n°2 pour la rasura de la première ligne, nous traduirons d'abord le texte.
Pour la 2ème rasura je pencherais pour une erreur ou un oubli rectifié.

---> on remarque aussi de nombreuses traces des lignes de réglage séparant les lignes du texte :

lignes de réglage


  indexObservons maintenant la forme des lettres :

- l'alpha a sa barre médiane non pas droite ni brisée, mais incurvée l'alpha

- le thêta a un point central et non une barre centrale : le thêta

- le dzêta a une barre centrale verticale : le dzêta

- l'omicron et l'ôméga sont plus petits que les autres lettres,

  - les lettres mu, nu et sigma ont des barres externes divergentes et légèrement courbes,
et non pas parallèles et droites : mu, nu, sigma, omikron, omega

- le kappa a ses deux branches latérales courtes et parfois courbes : le kappa

Ces formes de lettres font penser au IIIe ou au début du IIe s. av. J.C.
Mais la fin du texte nous donne une date plus précise.

  indexVoici la transcription de ce texte, et ma traduction :

Βασιλεὺς Ἀντίγον[ο]ς Μεγαλοκλεῖ
χαίρειν. Τοῦ Νικ[ά]ρχου τοῦ Ἀλκίπ-
που υἱοῦ καὶ ζῶν[το]ς ἐφρόντιζον
ἄξιον κρίνων αὐτ[οῦ] εἶναι καὶ ἧς ἐτε-
τεύχει τιμῆς καὶ ἔτι μείζονος δι-
ὰ τὸ χρείας παρέχεσθαι ἀπρο-
φασίστως ἐν παντὶ καιρῶι κα
διὰ
τὴν πρὸς ἐμὲ εὔνοιαν, καὶ τελευ-
τήσαντος νομίζω προσήκειν ἐ-
μαυτῶι καθ᾽ἃ καὶ περὶ ἄλλου τινὸς
τῶν ἀναγκαίων καὶ περὶ τοῦ υἱοῦ
τοῦ ἐκείνου Ἀσκληπιάδου πρόνοι-
αν ποιεῖσθαι, ἥ τε οὖν ἐπιτροπὴ κατὰ
τὴν διαθήκην τὴν ἀπολειφθεῖσαν
ὑπ᾽αὐτοῦ ἧς καὶ τὸ ἀντίγραφόν σοι
πέπομφα, Ἀντιπόλιδι τῆι γυναικὶ ἀ-
ποδοθήτω μενούσηι ἐπὶ τοῦ οἴκου
καὶ τὰ λοιπὰ διοικούσηι κατὰ τὴν
τοῦ τετελευτηκότος βούλησιν.
Ἐὰν γὰρ αἴσθωμαι ἀγνωμόνως αὐ-
τὴν τῆι ἐξουσίαι τῆι δεδομένηι χρω-
μένην οὐκ ἐπιτρέψω ἀλ<λ>ὰ ζητήσω
τῶι παιδαρίωι βοηθεῖν ὡς ἂν εἰ αὐτὸς ἀ-
πολελειμένος ἐπίτροπος τοῦ οἴκου. Καὶ αἱ δω-
ρεαὶ τῶι Ἀσκληπιάδει μενέτωσαν
ἃς πρότερον εἶχεν παρ᾽ἡμῶν  ὁ  Νίκαρχος
καὶ ὁ οἶκος ἀτελὴς ἔστω ἕως ἂν εἰς ἡλι-
κίαν ἔλθῃ. Καὶ σὺ δὲ ἐπιμέλου ὅπως
ὑπὸ μηθενὸς ἀδικῶνται.
      ἔρρωσο.    ἔτ(ους)  η´ Ξανδι(κοῦ)   θ´.
Γέγραφα δὲ τὴν αὐτὴν καὶ Δαμά-
        σωνι.


Le roi Antigone, à Mégaloklès, salut.
J'ai veillé aux intérêts de Nikarchos fils d'Alkippos,
de son vivant,
estimant qu'il était digne de l'honneur qu'il avait obtenu
et encore plus pour les services qu'il rendait
en toute occasion sans chercher à se dérober,
et en raison de son dévouement à mon égard.
Et maintenant qu'il est mort,
je pense qu'il convient
que je prenne soin de son fils Asklèpiadès
comme je l'aurais fait pour l'un de mes parents.
Ainsi donc, que sa tutelle,
conformément au testament laissé par Nikarchos
et dont je t'ai envoyé une copie,
 soit accordée à son épouse Antipolis,
à condition qu'elle reste à la tête de sa maisonnée
et qu'elle gère les biens selon la volonté du défunt.
Car au cas où je m'apercevrais qu'elle fait,
des biens qui ont été remis entre ses mains,
un usage inconsidéré, je ne le permettrai pas,
et je chercherai à aider l'enfant
comme si c'était à moi-même
qu'avait été confiée la tutelle de son patrimoine.
Et que demeurent à Asklépiadès
les concessions territoriales
que de notre part avait auparavant reçues Nikarchos,
et que son patrimoine soit exempté de taxes
jusqu'à ce qu'il parvienne à l'âge adulte.
Et toi, veille à ce qu'ils ne soient lésés par personne.
Porte-toi bien. En la 8ème année (de mon règne),
le 9 du mois Xandikos.
J'ai écrit la même lettre à Damasôn.



Plusieurs observations :

index Le calendrier macédonien

Cette lettre royale est datée du mois Xandikos, et les deux suivantes (voir plus bas) du mois Dios.

Or on sait que le calendrier macédonien commençait à l'automne,
avec le mois Dios (ca octobre), puis Apellaios (ca novembre), puis Audynaios (ca décembre),
suivi de Péritios (ca janvier), Dystros (ca février), Xandikos ou Xanthikos (ca mars),
Artémisios (ca avril), Daisios (ca mai), Panèmos (ca juin),
Lôos (ca juillet), Gorpiaios (ca août), et enfin Hyperbérétaios (ca septembre).


index Qui sont ces personnages ?

- le roi Antigone et Mégaloklès

 
Lorsqu'on lit dans une inscription  Βασιλεὺς Ἀντίγονος,
il est parfois difficile de savoir de quel roi Antigone il s'agit,
puisqu'il y a eu 3 rois de ce nom :

- Le premier, Antigone dit "le Borgne" ("Monophthalmos") était un général de l'armée d'Alexandre,
et en 306 av. J.C. il prit le titre de BASILEUS. Il mourut en 301 lors de la bataille d'Ipsos.

- Le second, son petit-fils Antigone II dit "Gonatas", régna de 277 à 239.

- enfin Antigone III dit "Dôsôn" eut un règne court mais important, du printemps 229 à l'automne 221
(je donne ces précisions pour expliquer qu'il y ait eu une 9ème année du règne d'Antigone Dôsôn).

Or pour notre inscription nous avons la chance de pouvoir choisir sans hésitation.
En effet deux autres lettres (SEG  LX, 586) du roi Antigone, adressées au même Mégaloklès,
nous apprennent qu'il s'agit d'Antigone III Dôsôn,
puisque ces lettres mentionnent la bataille de Sellasie (qui a eu lieu pendant l'été 222),
au cours de laquelle il a vaincu le roi de Sparte Cléomène III.

Ces lettres (SEG  LX, 586) sont datées de la 9ème année de son règne,
elles ont donc été envoyées en octobre (mois Dios) 221, très peu avant sa mort :

Βασιλεὺς Ἀντίγονος
Μεγαλοκλεῖ καὶ Τριπολι-
τῶν τῶι κοινῶι χαίρειν·
τοῖς ἑταίροις τοῖς συνα-
γωνισαμένοις τὴν μά-
χην τὴν γενομένην πρὸς
Κλεομένην ἐπὶ τῆς Σελλα-
σίας ἐπιχωρῶ τὴν ἀτέλει-
αν τῶν πολιτικῶν λειτουρ-
γιῶν ὅταν καταλύσωσι
τὴν στρατείαν.  ἔτους
ἐνάτου   Δίου   δεκάτηι.
suivent 3 noms.
Le roi Antigone
à Mégaloklès et au koinon
des Tripolitains, salut.
Aux compagnons qui
ont combattu avec moi
lors de la bataille
qui a eu lieu contre
Cléomène à Sellasie,
j'accorde l'exemption
des liturgies civiques
lorsqu'ils auront
terminé la campagne.
An 9 (de mon règne), le 10 du mois Dios.

Et comme notre lettre du roi Antigone à Mégaloklès concernant le fils de Nikarchos
est datée de la 8ème année de son règne,
elle a donc été envoyée en mars (mois Xandikos) 222, avant la bataille de Sellasie.

Quant à Mégaloklès, notre inscription ne nous dit pas quelle était sa fonction,
mais les deux autres lettres (ci-dessus) que le roi a adressées "à Mégaloklès et au koinon des Tripolitains"
nous indiquent qu'il devait être le stratège de la Tripolis,
petite confédération de 3 cités : Azôros, Pythoion et Dolichè
,
 aux abords occidentaux du Mont Olympe.
Voici, à partir de Google Maps, la situation approximative des 3 cités antiques de la Tripolis :

plan de situation des 3 cités de la Tripolis

Et ma photo de la région de cette Tripolis depuis le village de Kokkinopilos,
sur le flanc ouest de l'Olympe :

vue de la région depuis les contreforts de l'Olympe

Revenons à la première rasura de notre inscription :
Puisque, dans la 9ème année du règne d'Antigone Dôsôn, Mégaloklès est stratège de cette petite Tripolis,
et que son nom est gravé dans une rasura à la première ligne de notre inscription datée de l'année précédente,
il me semble qu'on peut penser que le stratège de la Tripolis allait tout juste changer
quand cette lettre a été gravée à Azôros, Mégaloklès allant remplacer un autre personnage,
et que pour assurer la validité des décisions du roi il avait fallu remplacer
le nom de l'ancien stratège par celui du nouveau.

- Nikarchos : on ne le connaît pas par ailleurs, mais étant donné ce que le roi dit de lui et de son fils,
Nikarchos devait être un personnage très proche du roi.
Les rois hellénistiques étaient entourés d'Amis (philoi) qui avaient leur confiance
et qu'ils remerciaient de leur fidélité de diverses façons,
comme ici (lignes 24-25) en leur concédant des terres, appelées "dôreai".

- Damasôn : on ne sait rien de lui. Peut-être était-il épistate de la cité d'Azoros,
pour être concerné lui aussi par le règlement de cette tutelle du fils de Nikarchos.


index les relations entre le roi et l'un de ses "amis"

On peut être étonné que ce roi, alors qu'il était en train de mener
dans le Péloponnèse une guerre importante contre les Spartiates,
se soit ainsi préoccupé du sort d'un enfant d'une petite cité
aux confins de la Macédoine et de la Thessalie alors possession du royaume macédonien.
Il faut croire que Nikarchos, le père décédé de l'enfant, avait vraiment été très proche du roi,
même si le terme de "philos" n'est pas employé.
On sait par ailleurs qu'Antigone Dôsôn était le tuteur (épitropos) du jeune Philippe,
fils du roi précédent Démétrios II, et qu'il avait pris très au sérieux cette charge
de tuteur de celui qui allait devenir à 17 ans le roi Philippe V.


index la tutelle d'un orphelin confiée à une femme

Normalement la tutelle d'un orphelin était confiée dans la Grèce antique à un homme.
Ici c'est la mère de l'enfant qui va prendre en charge cette tutelle,
non pas de sa propre initiative mais conformément aux dernières volontés de son mari.
On peut se demander si à la mort du père la tutelle n'avait pas été d'abord confiée à un homme,
ce qui expliquerait l'intervention du roi et le verbe : ἀποδοθήτω ,
que l'on traduirait plus exactement par que soit rendue ...
On voit quand même que cette tutelle lui est octroyée à deux conditions :
qu'elle ne se remarie pas, et qu'elle gère bien le patrimoine de son fils.


index les "dôreai"

A l'époque hellénistique, les souverains, successeurs d'Alexandre,
qui ont régné sur les différentes parties de l'empire d'Alexandre,
en particulier les Antigonides sur la Macédoine et davantage,
les Lagides (ou Ptolémées) sur l'Egypte et davantage,
les Séleucides sur une partie de l'Asie,
et les Attalides sur le royaume de Pergame,
ont eu coutume de s'entourer de "philoi", à qui
en remerciement de leur dévouement ils offraient des terres, appelées "dôreai".
J'ai présenté le cas de Mnèsimachos, à Sardes, dans cette autre page de mon site.
Mais c'était des concessions et non des dons définitifs,
qui pouvaient être révoquées par le souverain ou son successeur.
On voit dans notre inscription que le roi confirme ces concessions :

"αἱ δωρεαὶ τῶι Ἀσκληπιάδει μενέτωσαν
ἃς πρότερον εἶχεν παρ᾽ἡμῶν  ὁ  Νίκαρχος"
que demeurent à Asklépiadès les concessions territoriales
que de notre part avait auparavant reçues Nikarchos


alors que si Nikarchos en avait été le propriétaire absolu
il les aurait léguées en héritage à son fils sans que le roi ait rien à confirmer.


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