initiation à l'épigraphie grecque par Claire Tuan, mosaïques inscrites à Chypre.

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Mosaïques inscrites à Chypre

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"réjouis-toi, toi aussi ", belle salutation et incitation à entrer.

Situé au sud-est de l'île de Chypre :

carte Chypre
Google maps

le parc archéologique de Paphos :

plan Google
Google maps
 
recèle de très nombreuses mosaïques.
Certaines ont de simples motifs décoratifs :

motifs

motifs

D'autres comportent des personnages évoquant une légende,
comme ici Narcisse se mirant dans l'eau et tombant amoureux de son propre visage :

Narcisse

D'autres enfin représentent des scènes plus complexes avec les noms des personnages.
Je vous en présente plusieurs qui proviennent de la "maison de Thésée", de la "maison d'Aiôn",
de la "maison de Dionysos", et de la basilique de la Chrysopolitissa.

plan du site


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Commençons par la maison dite "de Thésée",
appelée ainsi en raison de la belle mosaïque ronde qu'on y a découverte.

vue de la mosaique

Approchons-nous :

thésée et le minotaure

Les noms des personnages sont faciles à lire :
- en haut à droite : ΚΡΗΤΗ, la Crète, personnifiée
- en bas à droite : ΜΕΙΝΩΤΑΥΡΟΣ, le minotaure
- au centre : ΘΗΣΕΥΣ, Thésée
- à gauche : ΑΡΙΑΔΝΗ, Ariane
et : ΛΑΒΥΡΙΝΘΟΣ, le labyrinthe,
dont les quatre dernières lettres (ΝΘΟΣ) forment une ligature :
labyrinthos

Rappelons brièvement la légende :
Le jeune Thésée embarque à Athènes avec des garçons et des filles
condamnés à être enfermés dans le labyrinthe et dévorées par le minotaure,
monstre qui y vit, et qui est né de l'épouse de Minos, roi de Crète.
Mais la fille de Minos, Ariane, tombe sous le charme de Thésée,
et décide de l'aider à ressortir de ce labyrinthe, s'il réussit à vaincre le minotaure.
Pour cela, elle lui donne une pelote de fil qu'il devra attacher à l'entrée du labyrinthe
et dérouler au fur et à mesure de sa progression vers le centre du labyrinthe.
Il lui suffira au retour de suivre le fil pour ressortir.
Est-ce cette pelote qu'Ariane tient dans sa main droite ?
Le minotaure n'est guère visible, à cause des lacunes dans la mosaïque (les taches blanches).
Ce qui est étrange, c'est la représentation du labyrinthe comme un être humain géant,
alors que beaucoup de mosaïques représentant le labyrinthe ont été découvertes un peu partout en Europe.
En voici deux exemples, à Conimbriga (Portugal) :

petit labyrinthe

labyrinthe avec le minotaure au centre

Ce thème du labyrinthe a été repris dans plusieurs cathédrales, mais avec un sens très différent.
Ainsi dans la cathédrale d'Amiens :

labyrinthe d'Amiens



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Entrons maintenant dans la maison dite "d'Aiôn", découverte en 1983,
où une mosaïque du IVe s. apr. J.-C. évoque les premiers moments de la vie de Dionysos.

naissance de Dionysos

Que voit-on sur cette mosaïque ? Lisons-la de droite à gauche :
Hermès, assis, vêtu d'un ample manteau rouge, et reconnaissable à ses petites ailes sur la tête,
tient dans ses bras le nouveau-né Dionysos, qu'il va confier au satyre Tropheus.
Autour et au dessus de l'enfant Dionysos, des figures allégoriques, Ambrosia, Nektar et Theogonia,
suggèrent la divinité de cet enfant, puisque l'ambroisie, dont le nom signifie l'immortalité, est la nourriture des dieux,
et le nectar leur boisson. Quant à Théogonia, c'est une personnification de l'origine des dieux,
et le nom que le poète Hésiode a donné à son célèbre poème qui narre ces origines.
Derrière Tropheus, trois nymphes préparent le premier bain de l'enfant.
Derrière elles, Anatrophè, la nourrice qui va l'élever.
Et enfin Nysa, la montagne personnifiée où Dionysos va passer son enfance.

Hermès tenant
dans ses bras
le nouveau-né
Dionysos,
cela évoque
bien sûr
la belle statue
réalisée par
Praxitèle,
qui est au musée
d'Olympie.
Hermès de Praxitèle

Reprenons la légende :
Zeus tombe amoureux d'une mortelle, Sémèlè,
et lorsqu'elle se trouve enceinte d'un enfant qui sera donc demi-dieu,
Héra, jalouse comme toujours des infidélités de son époux divin, va la voir
et lui dit de demander à son amant de se montrer à elle dans toute sa puissance.
Mais la puissance de Zeus est terrible, c'est la foudre.
il obéit à contre-coeur au désir de cette femme qu'il aime et la pauvre Sémèlè meurt carbonisée.
Zeus s'empresse de retirer le foetus du ventre de sa mère et le met dans sa propre cuisse !
Lorsque le terme approche, Zeus rouvre sa cuisse et l'enfant Dionysos naît, peut-on dire,
pour la seconde fois. Mais la jalousie d'Héra ne s'arrête pas pour autant,
et pour sauver l'enfant, Zeus demande à Hermès d'emporter le bébé
et de le confier, loin en Orient, aux nymphes du mont Nysa.



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Entrons ensuite dans la maison de Dionysos
pour voir un autre épisode de sa vie :

Dionysos, Ikarios etc

    Διόνυσος  Dionysos,     Ἀκμή  Akmè,     Ἰκάριος  Ikarios,
et tout à droite :

les paysans ivres

    οἱ πρῶτοι οἶνον πιόντες : les premiers qui ont bu du vin.

Voici la légende, en bref : Dionysos arrive en Attique où il est accueilli par un paysan, Ikarios.
Pour remercier ce dernier de son hospitalité, Dionysos lui offre la vigne et l'art d'en faire du vin.
Ikarios offre de ce nouveau breuvage à des bergers, qui s'en régalent au point d'être ivres.
Se croyant empoisonnés, ils se précipitent sur Ikarios et le tuent.
Mais l'image ne montre pas ce dernier épisode !

le poète Nonnos de Panopolis a narré de façon très fleurie
cet épisode de la vie de Dionysos et d'Ikarios.
Je vous invite à en lire la traduction.


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Retournons dans la "maison de Thésée",
à 100m au sud de la "maison de Dionysos",
et observons la mosaïque (sans doute du Ve s. apr. J.C.) figurant
la naissance et le premier bain d'Achille :

naissance d'Achille

Lisons les noms, encore une fois de droite à gauche comme pour la naissance de Dionysos,
et comme nous y invitent la position et le regard des principaux personnages :

D'abord les Moires, celles qui déterminent la vie des humains :
Atropos, Lachèsis et Clôthô.
Le nom de la deuxième, Lachèsis, est bizarrement écrit :
le lambda initial ressemble plutôt à un delta, et le sigma final ressemble plutôt à un omicron.
Est-ce dû à une méconnaissance de ces noms par le mosaïste ?...

Selon la tradition mythologique,
chacune des Moires (l'équivalent des Parques des Romains) avait un rôle :
Clôthô (la fileuse) produisait le fil de la vie,
 Lachèsis (qui préside à l'attribution de la part de chacun) le déroulait,
et Atropos (l'implacable) le coupait.
Le poète Hésiode, dans sa Théogonie, écrit aux vers 904-906 :

Μοίρας θ᾽, ᾗ πλείστην τιμὴν πόρε μητίετα Ζεύς,
Κλωθώ τε Λάχεσίν τε καὶ Ἄτροπον, αἵτε διδοῦσι
θνητοῖς ἀνθρώποισιν ἔχειν ἀγαθόν τε κακόν τε.

les Moires, à qui Zeus, très-sage, accorda le plus d'honneur,
Clôthô, Lachèsis et Atropos, qui donnent
aux hommes mortels d'avoir du bonheur et du malheur.

Devant elles, le roi Pélée, assis sur son trône et tenant un long sceptre,
a assisté à la naissance de l'enfant demi-divin. Son épouse, Thétis,
devait avoir le nouveau-né Achille sur son ventre, puisqu'on y aperçoit le début de son nom.
Mais l'enfant apparaît aussi dans les bras d'une nourrice,
Anatrophè, qui s'apprête à lui donner son premier bain.
Et derrière elle, on voit la personnification de la nourriture (ou de l'huile) divine : l'ambroisie.
On connaît deux versions de la légende :
- Pour le rendre immortel, Thétis aurait trempé le bébé dans le fleuve Styx,
en le tenant par le talon, d'où l'expression "le talon d'Achille", la partie faible,
qui pour Achille sera la cause de sa mort.
- Mais Apollodore, lui, raconte que Thétis aurait enduit le corps du bébé d'ambroisie.
La mosaïque exprime bien qu'il y a un bain, mais l'ambroisie joue aussi son rôle.

Cette scène est à rapprocher des représentations, dans les églises byzantines,
de la naissance de Jésus à qui aussitôt une servante donne un bain.
je vous en montre deux exemples, l'un dans une église du Troodos, à Chypre :

nativité

et un autre dans une église de Thessalonique :

nativité

Cliquez ici pour en voir de nombreux autres exemples.
Dans tous les cas on voit deux fois l'enfant nouveau-né, et le bain.


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Si vous retournez au plan du parc archéologique de Paphos, vous voyez qu'il inclut
la "Chrysopolitissa".

Chrysopolitissa  Chrysopolitissa

Sous la petite église ci-dessus et tout autour d'elle,
on  a découvert les vestiges d'une grande basilique paléochrétienne,
comportant des fragments de mosaïques. Je vous en présente deux :

La Sagesse :

la Sagesse

transcription :

ἡ σοφία
ἐκέρασεν
τὸν αἱαυτῆς (= ἑαυτῆς ! )
κρατῆρα


BCH 1990, p.282, et SEG 40, n°1371
traduction :

la Sagesse
a mélangé
son propre
cratère.



Comme l'indique l'éditeur de cette inscription dans le BCH 1990,
"il s'agit d'une citation tronquée du livre des Proverbes, (chapitre IX, verset 2) de l'Ancien Testament" :

ἐκέρασεν εἰς κρατῆρα τὸν ἑαυτῆς οἶνον καὶ ἡτοιμάσατο τὴν ἑαυτῆς τράπεζαν
La Sagesse a mélangé dans un cratère son propre vin et a préparé sa propre table.

Et aux versets 5 et 6, la Sagesse s'adresse à ses convives :

ἔλθετε φάγετε τῶν ἐμῶν ἄρτων καὶ πίετε οἶνον, ὃν ἐκέρασα ὑμῖν· ἀπολείπετε ἀφροσύνην...καὶ ζητήσατε φρόνησιν
Venez manger mes pains et boire le vin que j'ai mélangé pour vous. Abandonnez la folie, ... et recherchez la sagesse.

Celui qui a donné au mosaïste le modèle de cette inscription n'était compétent ni en orthographe, ni en théologie !
Je rappelle à cette occasion que le mot grec "sophia" signifie "la sagesse, le savoir".
Certes le prénom féminin Sophie en vient,
mais lorsqu'il s'agit d'églises, on devrait toujours le traduire par "Sagesse".


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Et voici notre dernière mosaïque inscrite de Paphos :
la vigne :

la vigne

transcription :

ἐγώ εἰμι
ἡ ἄμπελος
ἡ ἀληθινή.

εὐχὴ  Ἡσυχίου.

traduction :

Moi je suis
la véritable
vigne.

voeu d'Hésychios.


Ici encore, il s'agit d'une citation biblique, mais cette fois du Nouveau Testament,
au chapitre 15, verset 1 de l'Evangile de Jean.
Donnons-en le contexte :

La scène se passe lors du dernier repas (la fameuse Cène) que Jésus prend avec ses disciples.
Ces derniers se posent des questions, et Jésus leur explique qui il est au moyen de deux comparaisons.

Au chapitre 14, verset 6, il leur dit :
" Ἐγώ εἰμι ἡ ὁδὸς καὶ ἡ ἀλήθεια καὶ ἡ ζωή.
οὐδεὶς ἔρχεται πρὸς τὸν Πατέρα εἰ μὴ δι᾿ἐμοῦ.
"
Moi je suis la voie, la vérité et la vie. Personne ne peut aller au Père si ce n'est par moi.

Puis il propose cette autre comparaison au chapitre 15, verset 1 :
"Ἐγώ εἰμι ἡ ἄμπελος ἡ ἀληθινή, καὶ ὁ Πατήρ μου ὁ γεωργός ἐστιν."
Moi je suis la vigne véritable, et mon Père en est le cultivateur.

Puis au verset 5 :
"ἐγώ εἰμι ἡ ἄμπελος, ὑμεῖς τὰ κλήματα. ὁ μένων ἐν ἐμοὶ κἀγὼ ἐν αὐτῷ,
οὗτος φέρει καρπὸν πολύν.
"
Moi je suis la vigne, et vous êtes les sarments. Celui qui reste en moi et moi en lui,
celui-là porte beaucoup de fruit.



Sur notre mosaïque, en dessous de cette citation de Jean, et à gauche de la tête du bélier
  (qui évoque peut-être une autre parabole de l'Evangile, celle de Jésus "Bon Pasteur"),
nous avons une dédicace, sans doute de celui (un certain Hésychios)
qui a fait faire cette mosaïque en remerciement pour un voeu exaucé.

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