initiation à l'épigraphie grecque par Claire Tuan, à Polyrrhènia.

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à Polyrrhènia, la chapelle des 99 saints

Nous sommes dans l'ouest de la Crète, à quelques kilomètres au sud de la ville de Kissamos,

carte crete

sur une colline d'où l'on pouvait surveiller la baie de Kissamos, au nord,
 encadrée par deux longues presqu'îles :
Gramvoussa à l'ouest et Rhodopos à l'est.

vue de la Chapelle vers le nord

Et vers le sud, Polyrrhènia surveillait aussi les montagnes :

vue de la chapelle vers le sud

De la mer, on distingue bien la colline couronnée par l'acropole de Polyrrhènia,
et en quittant Kissamos vers le sud on aperçoit bientôt les remparts,
ainsi que la chapelle sur l'épaulement ouest (ma flèche),

vue Vers la Chapelle

mais le village se niche à l'arrière, invisible des pirates !

Ayant appris que des pierres inscrites antiques avaient été utilisées
pour la construction de cette chapelle à la fin du XIXe siècle,
j'ai voulu en avoir le coeur net.

chapelle

Mais lors de mes deux visites,
j'ai pu constater que ces inscriptions étaient assez peu lisibles
et que de plus l'éclairage ne facilitait pas la lecture.
Jugez-en par vous-même :

inscription antique

Pourriez-vous sans aide lire cette inscription, qui est pourtant la plus lisible,
et qui date du milieu du IIe s. av. J.C. :

Γνάϊον Κορνήλιον
Γναΐω υἱὸν Σκιπίωνα
Ἱσπανὸν εὐεργέταν
       ἁ πόλις.


Gnaeus Cornelius Scipion
Hispanus, fils de Gnaeus,
bienfaiteur,
la cité.


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En revanche la dédicace de la chapelle, gravée en relief au dessus du porche,
ne m'a pas paru dénuée d'intérêt,
et c'est cette dernière que je vous présente aujourd'hui.
Elle n'est pas antique, certes, quoique...

inscrChapPolyrrhenia

Cliquez sur l'image pour plus de détail.
Comme beaucoup de dédicaces d'églises depuis l'époque byzantine,
celle-ci est non pas gravée, mais sculptée en relief.

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La première ligne au dessus du cartouche est assez effacée,
elle donne le nom des saints à qui est dédiée cette chapelle :
les 99 saints pères (on devine à droite : πατέρες).
C'étaient des ermites venus de diverses régions de la Méditerranée
qui vers 1300 arrivèrent en Crète,
où ils sont vénérés également à Azogyres.

Ensuite on lit aisément la date :     ἔτος 1894.

Puis ceci :

ὣς φοβερὸς ὁ τόπ-
ος οὗτος !  οὐκ ἔστ-
ι τοῦτο ἄλλ’ ἢ οἶκ-
ος Θεοῦ.  Ωκοδο-
μίθι δαπάνι τ῀ον
κατίκον τοῦ χορι
[οῦ - - - - - - - - -]


Que je réécris suivant l'orthographe du grec ancien,
car en 1894, la langue officielle en Grèce était encore la "katharèvoussa",
c'est-à-dire quasiment la langue grecque antique :

Ὡς φοβερὸς ὁ τόπ-
ος οὗτος !  οὐκ ἔστ-
ι τοῦτο ἄλλ’ ἢ οἶκ-
ος Θεοῦ.  Ωἰκοδο-
μήθη δαπάνῃ τῶν
κατοίκων τοῦ χ
ωρι
[οῦ - - - - - - - - -]


La dernière ligne est presque entièrement cachée,
  mais si vous retournez à l'image ci-dessus vous devinez
que les deux premières lettres ressemblent bien au haut des lettres  "ou" :

ou

Traduction :
Comme ce lieu est effrayant !
Ce n'est pas autre chose que la maison de Dieu.
Elle a été construite aux frais des habitants du village.

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"effrayant", vraiment ?
Certes nous sommes sur une colline, mais aucune falaise n'y inspire l'effroi,
si ce n'est l'escarpement de l'acropole de la cité antique :

vue de la chapelle vers l'Acropole

L'explication est donc ailleurs, et nous ramène à l'Antiquité :
c'est une citation de la Bible, et plus précisément de la Genèse, XXVIII 17 :
 
καὶ ἐφοβήθη καὶ εἶπεν · ὡς φοβερὸς ὁ τόπος οὗτος.
οὐκ ἔστιν τοῦτο ἄλλ᾽ ἢ οἶκος θεοῦ καὶ αὕτη ἡ πύλη τοῦ οὐρανοῦ.

Et il fut pris de frayeur et dit : "Comme ce lieu est effrayant !
Ce n'est pas autre chose que la maison de Dieu, et voici la porte du Ciel".


Je vous donne le contexte, en utilisant la traduction wikisource très légèrement modifiée :

   1.    Jacob eut un songe. Et voici, une échelle était appuyée sur la terre,
et son sommet touchait au ciel.
Et voici, les anges de Dieu montaient et descendaient par cette échelle.
    2.    Et voici, l’Éternel se tenait au-dessus d’elle ; et il dit :
Je suis l’Éternel, le Dieu d’Abraham, ton père, et le Dieu d’Isaac.
La terre sur laquelle tu es couché, je la donnerai à toi et à ta postérité.
    3.    Ta postérité sera comme la poussière de la terre ;
tu t’étendras à l’occident et à l’orient, au septentrion et au midi ;
et toutes les familles de la terre seront bénies en toi et en ta postérité.
    4.    Voici, je suis avec toi, je te garderai partout où tu iras,
et je te ramènerai dans ce pays ; car je ne t’abandonnerai point,
que je n’aie exécuté ce que je te dis.
    5.    Jacob s’éveilla de son sommeil et il dit :
Certainement, l’Éternel est en ce lieu, et moi, je ne le savais pas !
    6.    Il eut peur, et dit :

Que ce lieu est redoutable !
Ce n'est pas autre chose que la maison de Dieu
, c’est ici la porte des cieux !

Comme on pouvait s'y attendre, les erreurs d'orthographe
dans la dédicace gravée au fronton de notre chapelle
n'apparaissent pas dans le début du texte,
pieusement recopié de la Bible,
mais seulement dans la fin de l'inscription :
Ωκοδο-
μίθι δαπάνι τ῀ον
κατίκον τοῦ χ
ωρι
[οῦ - - - - - - - - -]

Ces erreurs témoignent de la prononciation moderne du grec :
l'iota souscrit ne se prononce plus,
l'omicron et l'ôméga se confondent à l'oral,
tout comme l'êta et la diphtongue OI qui ont depuis belle lurette abouti au son /i/.

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